Etats-Unis. Faire revivre les traditions de solidarité et de lutte

Enseignant·e·s solidaires devant le Capitole à Charleston
(Caroline du Sud)

Entretien avec Sharon Smith
conduit par Elizabeth Schulte

Quelles sont les leçons de la rébellion des enseignants de Virginie-Occidentale pour le mouvement ouvrier et la gauche aujourd’hui? Sharon Smith est une militante expérimentée du mouvement socialiste aux Etats-Unis. Elle est l’auteur de Subterranean Fire: A History of Working-Class Radicalism in the United States (2006) et Women and Socialism: Class, Race and Capital (2005). Elle répond aux questions d’Elisabeth Schulte sur la place de cette lutte dans l’histoire du mouvement ouvrier aux Etats-Unis.

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Elizabeth Schulte: La victoire des enseignant·e·s de Virginie-Occidentale a incité d’autres enseignants à parler d’actions similaires en Oklahoma et ailleurs. La lutte semble avoir remis sur la table l’arme de la grève pour un nouvel ensemble de travailleurs et travailleuses.

Sharon Smith: Cela faisait très longtemps que le mouvement ouvrier n’avait pas remporté une victoire aussi claire que celle des enseignant·e·s de Virginie-Occidentale. Ils ont montré comment les travailleurs et travailleuses peuvent gagner en s’appuyant sur la force de la solidarité et de la lutte, même quand les dés sont pipés contre nous.

Le refus des enseignant·e·s de tous les 55 comtés de l’Etat d’accepter un accord basé sur une promesse vide; l’unité démontrée entre les chauffeurs des bus scolaires, les cuisinières et cuisiniers, le personnel de bureau et les enseignant·e·s; le soutien venu des mineurs, des ouvriers des aciéries et d’autres syndicats; les grévistes organisant l’alimentation des écoliers qui dépendent des repas scolaires pour manger; tous ces aspects rappellent l’époque initiale où les travailleurs ont construit les syndicats.

C’est une leçon qui a manqué douloureusement dans le mouvement ouvrier des Etats-Unis durant les quatre dernières décennies de défaites et reculs des syndicats. Maintenant de nouvelles générations de personnes de la classe ouvrière sont en train d’apprendre ces leçons pour elles-mêmes. Ça a mis long à venir.

C’est également significatif que les comtés miniers de la partie sud de l’Etat aient joué un rôle aussi décisif dans le démarrage et l’effort de maintien de la lutte.

Beaucoup de commentateurs ont pris l’habitude de ridiculiser ces communautés régionales comme «le pays de Trump» sans considérer leur intense histoire syndicale et leurs traditions de conscience de classe. Il y a une raison pour laquelle Bernie Sanders avait gagné les primaires démocrates en 2016 en Virginie-Occidentale, même si l’Etat a été remporté ensuite par Trump dans l’élection générale.

En Virginie-Occidentale, qui est un Etat avec un «droit au travail» où il y a des restrictions du droit de grève, j’ai vu un piquet de grève avec le slogan: « Rosa Parks n’avait pas tort.» Dans votre livre Subterranean Fire, tu parles beaucoup de travailleurs qui se sont mis en grève et ont mené d’autres actions même quand c’était illégal de le faire. Peux-tu dire quelque chose à ce propos?

Oui, des lois injustes sont faites pour être violées. La seule façon qui permettait d’abattre la ségrégation raciale Jim Crow, c’était au moyen d’actions courageuses de celles et ceux qui comme Rosa Parks ont été l’étincelle qui a déclenché le mouvement massif pour les droits civiques.

Gardez à l’esprit que les travailleurs aux Etats-Unis se sont vu dénier le droit légal même de constituer des syndicats pendant plus longtemps que les cent premières années du mouvement ouvrier. Ce sont les vagues de grèves de l’époque de la Grande Dépression qui ont finalement gagné ce droit en 1935.

La classe patronale des Etats-Unis a toujours combattu bec et ongles pour empêcher les travailleurs de s’organiser, avec la totale collaboration de leurs alliés au gouvernement. C’est ainsi que même quand les travailleurs ont légalement le droit de faire grève, les entreprises peuvent s’adresser au tribunal pour obtenir une «injonction» déclarant cette grève illégale.

Lors de la grève Pullman de 1894, par exemple, l’entreprise agissait main dans la main avec les juges fédéraux qui ont édicté une injonction contre la grève, en déclarant qu’il s’agissait d’une conspiration «pour entraver le commerce». D’un coup, les 150’000 grévistes violaient la «loi».

Une fois qu’une injonction est édictée, la police est appelée à attaquer les piquets de grève et à arrêter les soudain «criminels». Ce schéma a été répété tant de fois dans le courant de l’histoire du mouvement ouvrier des Etats-Unis, révélant les intérêts mêlés entre les entreprises et les opérateurs du pouvoir politique à maintenir le statu quo de classe en niant le droit des travailleurs de refuser leur travail.

Le dirigeant ouvrier légendaire Eugene Debs a dirigé la grève de Pullman en 1894. Son expérience de cette terrible défaite a fait de lui un socialiste de toute la vie.

Mais la légalité d’une grève peut devenir un facteur entièrement secondaire quand les travailleurs sont prêts à tenir bon ensemble comme une force unie.

Une des plus importantes victoires du travail dans l’histoire des Etats-Unis, la grève avec occupation de l’usine à Flint dans le Michigan en 1936-1937, fut déclarée illégale deux fois par des injonctions du tribunal. Quand le sheriff a lu la première injonction aux grévistes qui occupaient une usine de General Motors, il a dû repartir sous les rires des grévistes. Les grévistes ont continué d’occuper à l’intérieur tandis que des piquets massifs continuaient à l’extérieur.

Après la deuxième injonction presque un mois plus tard, les travailleurs ont tenu une assemblée et ont décidé de continuer l’occupation même si des troupes étaient appelées pour les chasser par la force.

Le matin suivant, des supporters de la grève venus du Michigan, de l’Ohio et de Pennsylvanie sont arrivés à Flint et ont formé un cordon humain autour de l’usine pour protéger les grévistes. Le sheriff refusa d’appliquer l’injonction qui aurait produit un bain de sang. Le gouverneur qui avait prévu de mobiliser la Garde nationale pour attaquer les grévistes, changea d’avis quand il se vit face à ce soutien massif dont les grévistes jouissaient manifestement dans toute la région.

En quelques jours, la General Motors, si férocement opposée aux syndicats, recula et signa un contrat de six mois avec le syndicat United Auto Workers (UAW). L’exemple de Flint démontre exactement comment la solidarité est la clé pour que l’efficacité de l’arme de la grève soit maximum.

Cela est particulièrement vrai dans l’histoire des syndicats du secteur public, non?

La plupart des travailleurs et travailleuses du secteur public, y compris les enseignant·e·s, ont l’interdiction de faire grève par des lois qui varient d’un Etat à un autre. Mais l’affaire ne s’arrête pas là comme les enseignant·e·s de Virginie-Occidentale viennent de nous le montrer.

En 1970, les travailleurs de la Poste entamèrent une grève illégale massive qui était aussi une grève sauvage. Ils ont gagné. La grève a commencé avec les postiers en ville de New York, mais elle s’est étendue très vite à 200’000 grévistes dans plus de 30 grandes villes. Ce fut la plus grande grève de l’histoire contre le gouvernement fédéral. Cette grève a obtenu la plus grande augmentation de salaire dans l’histoire des travailleurs de la Poste et les grévistes ne subirent aucunes représailles quand ils retournèrent au travail.

Des grèves d’enseignant·e·s ont éclaté partout dans le pays entre la fin des années 1960 et les années 1980. Les enseignant·e·s de Chicago, par exemple, ont fait grève neuf fois entre 1969 et 1987, soit en dix-huit anss. Parfois, comme à Minneapolis en 1970, les enseignant·e·s entamèrent des grèves illégales pour obtenir le droit de faire grève légalement.

L’arme de la grève a prouvé sa valeur sans égale pour organiser les travailleurs du secteur public, quel qu’ait été le statut légal de grèves particulières à un moment ou un autre.

Une des choses qui devient claire dans ton livre, c’est la nature explosive de l’histoire du mouvement ouvrier aux Etats-Unis, avec des grèves qui éclatent tout à coup comme un orage dans un ciel bleu. Pourquoi est-ce ainsi? Pourquoi les Etats-Unis sont-ils si explosifs comparés à d’autres pays?

Depuis l’époque de l’esclavage, la classe dominante des Etats-Unis s’est distinguée par sa brutalité impitoyable, y compris sa réaction agressive à des menaces potentielles de rébellion d’en bas.

Il y a une raison pour laquelle les Etats-Unis sont la société la plus riche mais aussi parmi les plus inégalitaires au monde: ils s’appuient sur d’extraordinaires niveaux de répression pour maintenir le statu quo de classe.

Je suis en train de lire le livre de Roxanne Dunbar-Ortiz Loaded (City Lights Publishers, 2017) dans lequel elle montre les violentes origines des pratiques policières des Etats-Unis avec au 17e siècle les patrouilles esclavagistes conçues pour terroriser les esclaves qui esseyaient de s’échapper comme exemple pour dissuader les autres. Elle décrit aussi comment le 2e Amendement de la Constitution des Etats-Unis accorda explicitement aux individus et aux familles le droit de constituer des milices privées pour attaquer les peuples indigènes et dérober leurs terres.

Le développement du capitalisme a suscité la création d’armées privées possédées et contrôlées par les entreprises pour écraser les grèves. Des nervis mercenaires comme les agents de l’agence Pinkerton ou des salariés de l’entreprise elle-même. Durant les années 1930, par exemple, la Ford Motor Company employait la plus grande armée privée du monde, comprenant entre 3500 et 6000 hommes.

Ce niveau de violence de la classe dominante, combiné avec la répression politique sur le plan légal imposée par les lois de ségrégation raciale Jim Crow, jusqu’à l’interdiction des grèves évoquée auparavant, fait monter les enjeux de la lutte de la classe ouvrière à tous les niveaux.

Ainsi, par exemple, les mineurs savaient que les propriétaires des mines de charbon lanceraient des mercenaires armés contre eux et leurs familles s’ils faisaient grève. Par conséquent les mineurs devaient réagir en s’armant eux aussi. Et les patrons du charbon expulsaient à chaque grève les grévistes et leurs familles des logements appartenant à la compagnie. Tout le personnel en grève se retrouvait sans logis et devait pour survivre monter des villages de tentes, en plus de devoir combattre les briseurs de grève.

Vous pouvez imaginer que les mineurs ne prenaient pas à la légère la décision de faire grève, et quand ils s’y décidaient, ils savaient que c’était un combat de vie ou de mort. Même parmi d’autres travailleurs, cette dynamique a certainement contribué au caractère traditionnellement explosif de la lutte de classes dans l’histoire des Etats-Unis, depuis les aciéries jusqu’aux usines de textiles.

Mais comme nous pouvons le voir dans l’expérience de la Virginie-Occidentale, les périodes de «paix du travail» n’indiquent pas nécessairement que la classe ouvrière est satisfaite du statu quo. Habituellement, c’est tout le contraire. Il n’y a jamais de match nul dans la lutte de classes. Un côté toujours gagne ou perd du terrain aux dépens de l’autre côté.

Les quatre dernières décennies en Virginie-Occidentale, comme dans tant d’autres communautés de classe ouvrière dans le cœur industriel du pays, ont vu une épidémie de pertes d’emploi et de pauvreté, et tous les aspects de crise sociale qui vont avec.

Vu de l’extérieur, même si le mouvement ouvrier semble calme, les vies de la classe ouvrière ont été bouleversées au point que la lutte de classe offre le seul chemin possible pour avancer.

Dans l’histoire du mouvement ouvrier aux Etats-Unis, le recrutement de membres du syndicat n’a jamais progressé graduellement, mais plutôt durant des périodes concentrées avec un haut niveau de grèves et de luttes de classe. La syndicalisation a connu son pic historique proche de 35% des salariés au début des années 1950. Depuis lors, elle a décliné avec la brève exception de la poussée de grèves entre 1967 et 1974.

Le déclin des effectifs des syndicats s’est accéléré dans la mesure de la diminution des luttes depuis le milieu des années 1970 et aujourd’hui, la syndicalisation est plus basse qu’il y a cent ans, tandis que l’inégalité de classe est plus forte que jamais depuis l’Ere Dorée des années 1880.

Quelles leçons pensez-vous que les socialistes et d’autres qui souhaiteraient un mouvement ouvrier plus fort peuvent tirer de cette récente lutte en Virginie-Occidentale? Comment éclaire-t-elle, par exemple la lutte contre le jugement Janus de la Cour suprême?

Le jugement Janus de la Cour suprême va tomber dans la foulée d’une attaque systématique contre les syndicats du secteur public ces dernières décennies, y compris l’hystérie antisyndicale dans tout le Midwest et une vague de lois du «droit au travail» qui, entre autres, autorisent les travailleurs non syndiqués à ne pas payer leur contribution au syndicat même s’ils bénéficient des contrats collectifs du syndicat.

On peut s’attendre à ce que le jugement Janus codifie cette pratique au niveau national, annulant le jugement de 1977 de la Cour suprême elle-même Abood v.Detroit Board of Education qui avait autorisé les syndicats d’enseignants à percevoir des cotisations des enseignants qui ne sont pas membres du syndicat.

Quelque triste que soit l’état du mouvement ouvrier aujourd’hui, le principal message des enseignants de Virginie-Occidentale, c’est que le futur est loin d’être sans espoir.

Leur lutte a répondu à une question qui hantait nombre d’entre nous, à savoir, après tant d’années, comment des traditions anciennes de la classe ouvrière peuvent-elles être transmises à ceux qui ont atteint leur maturité ces quarante dernières années et n’avaient jamais eu l’occasion de faire l’expérience des hauts et des bas de la classe ouvrière qui avait été jadis partagée parmi les travailleurs?

Résoudre ce dilemme se révèle moins difficile que nous ne l’aurions imaginé, au moins dans la région minière (charbon) où les traditions syndicales ont survécu suffisamment longtemps pour jouer un rôle dans cette nouvelle phase de lutte.

Ces traditions ont aidé à guider les enseignants de Virginie-Occidentale jusqu’à la victoire de leur grève, même s’ils ont ajouté des éléments nouveaux comme les médias sociaux pour organiser les enseignants à travers tout l’Etat.

Ce faisant, ils ont apporté des nouvelles leçons qui peuvent jouer un rôle pour reconstruire le mouvement ouvrier depuis les fondations.

Il est encore trop tôt pour dire si les enseignants de l’Oklahoma, du Kentucky et de l’Arizona vont aussi se lancer dans une grève générale. Mais au moins les enseignants de Virginie-Occidentale ont inspiré d’autres enseignants à prendre les choses en main, à prendre leurs destins collectifs en main, en solidarité avec d’autres salariés de l’Etat et les étudiant·e·s auxquels ils enseignent. (Entretien publié sur le site de SocialistWorker, le 28 mars 2018; traduction A l’Encontre)

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