
Par Pablo Stefanoni
Coup d’Etat militaire contre un gouvernement populaire? Insurrection dĂ©mocratique contre une dictature, quelle a Ă©tĂ© la dynamique qui a abouti Ă la dĂ©mission du prĂ©sident Evo Morales? PrĂ©sentĂ©es schĂ©matiquement, aucune des deux images prĂ©cĂ©dentes ne rend bien compte de ce qui s’est passĂ©, mĂȘme si toutes deux contiennent une part de vĂ©ritĂ©: la premiĂšre insiste trop sur le «mĂ©canisme» du renversement et sous-estime les acteurs; la seconde Ă©claire certaines images et omet le reste du film, dont la fin est fort Ă©loignĂ©e d’un mouvement dĂ©mocratique.
La thĂšse de cet article est que ce qui a commencĂ© comme un ensemble de mobilisations, impliquant diffĂ©rents secteurs sociaux, pour un dĂ©compte transparent des voix [rĂ©sultat du vote du 20 octobre 2019] s’est terminĂ© dans un gouvernement de facto. Cela a Ă©tĂ© reconnu par la Cour constitutionnelle, la mĂȘme qui avait approuvĂ© une nouvelle candidature d’Evo Morales, faisant fi du rĂ©fĂ©rendum de 2016 [plus de 50% des votants avaient refusĂ© le principe dâune nouvelle candidature de Morales] et de la Constitution. Pourtant, la succession constitutionnelle est remise en question; en effet, les autoritĂ©s nouvellement formĂ©es [la nouvelle prĂ©sidente autoproclamĂ©e Jeanine Añez, deuxiĂšme prĂ©sidente du Parlement et ultra-conservatrice] tentent de gouverner en marge ou contre le Parlement, la nouvelle prĂ©sidente ne se perçoit pas comme le vecteur qui pourrait rendre viable une nouvelle Ă©lection transparente et a des objectifs restaurationnistes qui visent Ă dĂ©truire matĂ©riellement et symboliquement les piliers du prĂ©cĂ©dent «rĂ©gime». [La ministre de lâIntĂ©rieur a dĂ©clarĂ© quâEvo Morales, en cas de retour au pays, depuis le Mexique oĂč il sâest exilĂ©, serait poursuivi par la justice.]
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Avant la campagne Ă©lectorale de 2005, l’universitaire et essayiste Ălvaro GarcĂa Linera [vice-prĂ©sident] proposait dĂ©jĂ , pour sortir de la crise dâhĂ©gĂ©monie qui a suivi la guerre du gaz de 2003 [dĂ©part du prĂ©sident Sanchez de Losada, auquel a succĂ©dĂ© Carlos Mesa Gisbert jusquâen 2005], une «solution concertĂ©e» entre le bloc indigĂšne-plĂ©bĂ©ien Ă©mergent, hĂ©gĂ©monique dans l’ouest andin (incluant aussi des rĂ©gions voisines de Cochabamba et y compris de Santa Cruz) et le bloc oligarchique et entrepreneurial disposant dâun poids dans l’est agroindustriel (Ă ne pas confondre avec les anciennes classes dominantes coloniales). AprĂšs le triomphe Ă©lectoral retentissant du Mouvement vers le socialisme (MAS) en dĂ©cembre 2005, le vice-prĂ©sident Linera a appelĂ© dĂ©jà «une solution concertĂ©e visant Ă une redistribution du pouvoir dans le pays, qui intĂšgre une gouvernance sociale et parlementaire… et inclut des mĂ©canismes d’articulation afin que les intĂ©rĂȘts des vaincus soient, en partie, reconnus par les vainqueurs».
Bien que les 14 annĂ©es de gouvernement du MAS aient connu des «moments oĂč la «force» sâest imposĂ©e â comme en 2008, lorsque les «élites» de Santa Cruz cherchĂšrent Ă obtenir une autonomie de facto â, cette solution concertĂ©e a gĂ©nĂ©ralement fonctionnĂ©. Ce qui est certain, c’est que le cycle politique qui a portĂ© Morales au pouvoir, produit des rĂ©bellions sociales et des victoires Ă©lectorales, a toujours Ă©tĂ© un cycle sâenracinant dans l’ouest bolivien. Dans cette rĂ©gion, les anciennes Ă©lites Ă©taient en crise et une nouvelle «émergence plĂ©bĂ©ienne», avec un projet nationaliste-populaire, les priva du pouvoir. Par contre, Ă l’est [Santo Cruz], la logique entrepreneuriale et lâappui Ă des politiques nĂ©olibĂ©rales prĂ©valaient.
S’il est vrai que le MAS a finalement [post-2008] partiellement conquis ces rĂ©gions [de lâest], ses victoires ont toujours Ă©tĂ© instables et surtout obtenues par les instruments de l’appareil d’Etat. De leur cĂŽtĂ©, les classes moyennes urbaines plus «blanches», qui ont votĂ© plusieurs fois pour Evo, ne se sentaient pas non plus incluses dans le projet du MAS, toujours considĂ©rĂ© comme trop plĂ©bĂ©ien et rural. Ils ont votĂ© pour Evo Morales en 2005 pour donner une chance Ă un dirigeant indigĂšne suite Ă la crise des anciennes Ă©lites; puis comme porte-drapeau de l’unitĂ© nationale contre le «sĂ©paratisme» de Santa Cruz ânotamment en 2009, quand Morales a obtenu 67% en faveur de sa continuitĂ© Ă la prĂ©sidence lors du rĂ©fĂ©rendum rĂ©vocatoire [par rapport Ă la norme constitutionnelle] â et enfin parce que Morales garantissait la stabilitĂ© politique et Ă©conomique. NĂ©anmoins, surtout depuis 2016, ces secteurs ont commencĂ© Ă sâopposer activement Ă ce leadership.
Comme l’a soulignĂ© Fernando Molina [journaliste bolivien Ă©crivant, entre autres, dans El Pais], cette solution nĂ©gociĂ©e impliquait un accord implicite ayant trait Ă la possibilitĂ© d’une alternance, ce qui a Ă©chouĂ© aprĂšs le rĂ©fĂ©rendum de fĂ©vrier 2016 et les remises en cause du dĂ©compte des suffrages en octobre dernier. Depuis lors, nous avons vu des secteurs, en particulier les classes moyennes, descendre massivement dans la rue dans diffĂ©rentes rĂ©gions du pays, mais avec un Ă©picentre Ă Santa Cruz. Ces protestations ont attirĂ© des secteurs qui sâaffrontaient pour diverses raisons au MAS: la rĂ©gion urbaine de PotosĂ, qui veut plus de bĂ©nĂ©fices issus de lâextraction de lithium, les cultivateurs de coca dissidents, etc., qui ont ajoutĂ© leurs propres frustrations, colĂšre et revendications, placĂ©es sous la banniĂšre de la «dĂ©mocratie», qui reflĂ©tait toutefois un type de rĂ©publicanisme sui generis «venu d’en bas».
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A Santa Cruz, Luis Fernando Camacho est devenu le leader du ComitĂ© civique local, une institution qui rĂ©unit les forces vives de la rĂ©gion placĂ©es sour une hĂ©gĂ©monie entrepreneuriale [agroindustrielle]. Avec son leadership charismatique et y compris histrionique, cet entrepreneur conservateur de 40 ans a brandi la Bibles et fait preuve de «virilité» pour affronter Morales et finalement remplacer Carlos Mesa, qui Ă©tait arrivĂ© second lors des Ă©lections dâoctobre et qui est porteur dâune idĂ©ologie plus modĂ©rĂ©e. A partir de ce moment, lâopposition a commencĂ© Ă se radicaliser aussi bien par le bas que depuis les sommets. Ce qui a dĂ©bouchĂ© sur une mutinerie policiĂšre et l’abandon de la neutralitĂ© des militaires, qui ont finalement «suggĂ©ré» [le gĂ©nĂ©ral Williams Kaliman] au prĂ©sident quâil dĂ©missionne. Bien quâil soit vrai que mĂȘme la Centrale ouvriĂšre bolivienne (COB) l’avait demandĂ©, lâexigence des militaires â qui nâont utilisĂ© le verbe «suggestion» que pour Ă©viter de violer ouvertement la Constitution â ressemblait beaucoup Ă un coup d’Etat. Surtout parce que ce sont les militaires qui ont placĂ© la sĂ©natrice Jeanine Añez dans la situation [avec un Parlement dĂ©sertĂ© par la majoritĂ© du MAS] qui l’a consacrĂ©e en tant que prĂ©sidente par intĂ©rim, sans quorum du Parlement.
Le commandant des forces armĂ©es, Williams Kaliman, relevĂ© aprĂšs l’investiture d’Añez, Ă©tait un homme proche de Morales, qui alla jusqu’Ă l’appeler «frĂšre prĂ©sident» et qui se dĂ©clara comme un «soldat du processus de changement» [formule synthĂ©tisant le projet gouvernemental de Morales et du MAS] et chef des forces armĂ©es «anticolonialistes». Son dĂ©part dĂ©montre qu’il a lui-mĂȘme perdu l’initiative. Au cours de ces 14 annĂ©es, les Forces armĂ©es ont Ă©tĂ© les alliĂ©es de Morales et ont reçu des avantages matĂ©riels: des postes et des financements publics, y compris certaines charges dâambassadeurs. Les militaires ont Ă©galement Ă©tĂ© impliquĂ©s dans les politiques sociales, comme le paiement de la prime Juancito Pinto [rĂ©fĂ©rence au Plan national de dĂ©veloppement pour une Bolivie digne, souveraine et dĂ©mocratique], et ils ont partagĂ© un discours nationaliste avec le gouvernement. Mais s’ils Ă©taient attirĂ©s par la nationalisation du gaz en 2006 [qui assurait une certaine rente stable], ils ont probablement pris avec moins d’enthousiasme la construction d’une Ecole anti-impĂ©rialiste oĂč ils devaient suivre des cours, ainsi que quelques thĂ©matiques Ă rĂ©sonance castriste, certainement purement symboliques.
Cependant, malgrĂ© le fait que beaucoup ont soulignĂ© l’alliance MAS-FFAA, la dĂ©mission de Morales a mis en Ă©vidence que son pouvoir Ă©tait basĂ© sur le soutien populaire et non sur les militaires. Quand le type dâappui s’est affaibli, il a dĂ» dĂ©missionner.
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Le nouveau gouvernement, avec l’hĂ©gĂ©monie de Santa Cruz, dispose de personnalitĂ©s trop radicales pour engager une transition pacifique. Roxana LizĂĄrraga, ministre de la Communication, a menacĂ© la presse «sĂ©ditieuse» et a prĂ©sentĂ© lâappartement prĂ©sidentiel oĂč vivait Morales comme un trophĂ©e de guerre. Mais les images projetĂ©es Ă©taient fort Ă©loignĂ©es du «luxe dâun cheikh arabe» que la nouvelle ministre, une journaliste elle-mĂȘme, voulait transmettre. C’Ă©tait une image presque dĂ©calquĂ©e des «rĂ©vĂ©lations» faites dans la presse aprĂšs le renversement de Juan D. PerĂłn en Argentine en 1955, appelĂ© par le nouveau rĂ©gime le «tyran fugitif» (car son nom ne pouvait ĂȘtre prononcĂ© en public).
Le ministre de l’IntĂ©rieur, qui, lors du dĂ©bat sur l’avortement, a dĂ©clarĂ© que les femmes «libĂ©rales» feraient bien de sauter d’un cinquiĂšme Ă©tage ou de chercher d’autres moyens de se suicider, a menacĂ© les parlementaires subversifs. Et la rĂ©pression a dĂ©jĂ fait plus de 20 morts, sur fond d’un discours rĂ©current sur la prĂ©sence de subversifs Ă©trangers dans le pays. Ces derniers incluent les mĂ©decins cubains qui ont Ă©tĂ© expulsĂ©s.
La prĂ©sidente par intĂ©rim, qui, lorsqu’elle a pris le pouvoir, a dĂ©clarĂ© que Dieu Ă©tait revenu au palais, a Ă©galement dĂ©clarĂ© que l’Etat laĂŻque Ă©tait une imposture [voulait-elle dire une imposition?] du MAS [1]. Cela suivant de la sorte le discours de Camacho, qui s’est servi de la Bible et du discours religieux pour fomenter les mobilisations, dans lesquelles il y avait mĂȘme des pasteurs pentecĂŽtistes qui annonçaient que Satan avait Ă©tĂ© expulsĂ© de Bolivie. AprĂšs la dĂ©mission de Morales, Camacho a dĂ©filĂ© dans les rues de La Paz dans une voiture de police, remplie dâhommes en uniforme.
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«Qu’est-ce qu’un conglomĂ©rat de bergers, de cultivateurs de coca et de constructeurs de barricades, allaitĂ©s par les ONG, pourrait offrir au paysâŠ? LâAssemblĂ©e constituante [la nouvelle Constitution a Ă©tĂ© adoptĂ©e finalement en dĂ©cembre 2007] a Ă©tĂ© trĂšs dĂ©mocratique, certes. Mais peut-on avoir l’irresponsabilitĂ© de prĂ©tendre que les analphabĂštes peuvent lĂ©gifĂ©rer», a Ă©crit le journaliste de Santa Cruz Manfredo Kempff dans le quotidien La RazĂłn de La Paz le 23 juin 2007. Et cette semaine, le physicien et chroniqueur Francesco Zaratti a Ă©crit une tribune intitulĂ©e «Le cancer de la Bolivie» dans laquelle il compare Morales Ă cette maladie et affirme que le pays «est sur le point de se dĂ©barrasser d’une des pires tumeurs de son histoire».
Ce sont ces images, qui font référence aux efforts des élites déplacées un certain temps pour écarter du pouvoir les intrus, qui ont progressivement transformé un mouvement avec un arriÚre-fond démocratique en une option de revanche politique et sociale.
Fernando Molina a Ă©crit il y a longtemps que «derriĂšre ces dĂ©saccords se cachent deux Ă©lites politiques. L’une sâaffirme sous la banniĂšre de l’Ă©galitĂ© et veut distribuer la richesse et le pouvoir avec un coĂ»t institutionnel Ă©levĂ©; et l’autre rĂ©siste avec la banniĂšre de la libertĂ© et de la dĂ©fense de la permanence institutionnelle. La Bolivie vit la Ă©niĂšme version de la lutte qui l’a paralysĂ©e depuis toujours: la lutte pour une quantitĂ© insuffisante de ressources.» La date de cette formulation n’a pas d’importance, car elle est valable Ă tout moment.
Aujourdâhui, la question est que la mobilisation sociale semble incapable de rééditer la rĂ©volution qui a portĂ© Evo Morales au pouvoir. Le MAS, qui, au cours de ses annĂ©es au pouvoir, a bureaucratisĂ© sa base sociale, en renforçant ses liens de clientĂ©lisme et en faisant appel Ă des fonctionnaires publics plus ou moins cooptĂ©s, est politiquement et moralement usĂ©. Mais l’opposition semble Ă©galement faible pour concrĂ©tiser sa contre-rĂ©volution tant attendue. Au-delĂ de Morales lui-mĂȘme existe encore une partie importante de la Bolivie populaire qui, comme jamais auparavant, a occupĂ© des parties de l’Etat et du pouvoir. Seul le fantasme de l’interdire peut ĂȘtre potentiellement explosif. Le doute rĂ©side dans la question de savoir si la solution concertĂ©e pourrait ĂȘtre remise Ă jour, cette fois, dans un processus Ă©lectoral qui ouvre un scĂ©nario dans lequel le diffĂ©rend est canalisĂ© Ă travers un processus Ă©lectoral transparent. (Article publiĂ© sur le site Letras Libres, le 20 novembre 2019; traduction rĂ©daction A lâEncontre)
Pablo Stefanoni est journaliste et historien. Rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad.
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[1] La prĂ©sidente par intĂ©rim J. Añez, juriste de formation et surtout prĂ©sentatrice sur une chaĂźne de tĂ©lĂ©vision, a signĂ© un dĂ©cret tout Ă fait significatif, assurant les forces armĂ©es de l’impunitĂ© face Ă toute action concernant «la restauration de l’ordre public». JosĂ© Miguel Vivanco, juriste Ă la tĂȘte de Human Rights Watch Ă New York, a dĂ©clarĂ©: «Ce dĂ©cret envoie un message dangereux aux militaires selon lequel ils disposent d’une carte blanche pour commettre des abus.» (Financial Times, 20 novembre 2019) PrĂšs de Cochabamba, dans la ville de Sacaba, vendredi 15 novembre, neuf supporters de Morales ont Ă©tĂ© tuĂ©s. Et ce n’est qu’un exemple.
Lundi 18 novembre, le gouvernement nĂ©gociait un possible sauf-conduit pour 24 dirigeants du MAS, afin qu’ils «rejoignent» dans son exil mexicain Evo Morales. Ce qui en dit long sur les objectifs du gouvernement. Enfin, ne disposant d’aucune majoritĂ© au CongrĂšs pour convoquer de nouvelles Ă©lections, Jeanine Añez pourrait Ă©mettre un dĂ©cret pour «organiser des Ă©lections» suite Ă un dĂ©cret prĂ©sidentiel, ce qui qualifierait encore plus le caractĂšre revanchard et raciste de ce gouvernement. En date du mardi 19 novembre, les forces de police on tuĂ© neuf manifestants Ă El Alto. Depuis les jours qui ont suivi le 20 octobre, les instances internationales ont recensĂ© 32 manifestants assassinĂ©s par les forces rĂ©pressives du gouvernement et de la direction de l’armĂ©e, ainsi que de la police. (RĂ©d. A l’Encontre)

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